Nana Lukezo : « J’arrête la musique chrétienne (...) Il y a trop d’hypocrisie dans les églises »

Kinshasa, 02/06/2009 / Musique

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Mc : Nana Lukezo, musique chrétienne,hypocrisie, églises Ig : Boycottée, je le suis déjà, je ne vois pas en quoi cela va changer, vous savez entre nous, cela va me donner du temps pour m’occuper de ma famille.

Déçue par les chrétiens de la ville de Bruxelles, Nana Lukezo vient de décider de tourner la page de la musique chrétienne. La chanteuse n’est pas tendre avec les églises de réveil qu’elle accuse d’hypocrisie et de se replier sur elles-mêmes en ne montrant pas leur amour et leur compassion à ceux qui souffrent comme les populations du Nord-Kivu. Le 16 mai dernier, la chanteuse congolaise a livré un concert au profit de Médecins Sans Frontières, dans une salle de 600 places, devant seulement 200 personnes selon la chanteuse, à peine une cinquantaine selon d’autres sources. Inacceptable pour l’artiste qui a décidé d’abandonner la musique chrétienne.

AFRIQU’ECHOS MAGAZINE (AEM) : Vos impressions après ce concert « SOS Kivu » au profit de Médecins Sans Frontières ?
NANA LUKEZO (NL) : Je suis déçue, vraiment déçue : pour une salle qui peut contenir 600 personnes, nous n’avons pas eu 200 personnes, cela me désole. Que voulez-vous, nous n’avons pas assez d’amour-propre, encore moins de solidarité et pourtant il s’agit de Congolais qui ont besoin de notre soutien.

AEM : À qui la faute pour cette faible mobilisation ?
NL : Je ne parlerais pas de faute, car en parlant de faute, il faut un coupable ou un fautif, mais je parlerais plus de manque de charité de la part des Congolais vis-à-vis de leurs frères et sœurs. Je parlerais aussi de l’hypocrisie des pasteurs de Bruxelles qui ne pensent, qu’à conforter leurs prérogatives dans les assemblées. Pour ma part, je me suis investie personnellement dans la promotion de ce concert, nous avons parlé aux chrétiens dans les églises, mais il n’y a pas eu de retour, pourquoi voulez vous que dans l’avenir, je sois disponible pour les églises ? Comme je l’ai dit les Congolais sont plus préoccupés par autre chose. Ce qui me déçoit au plus haut point c’est l’hypocrisie dans l’église et l’indifférence aux problèmes qui touchent notre pays. Je ne parle pas de politique, nous avons l’opportunité, en étant en Europe, aux États-Unis, de faire bouger les choses, mais non, nous nous contentons de nos églises, des quatre murs qui nous entourent et tant pis si, juste à côté, il y a quelqu’un dans le besoin, nous fermons les yeux ! Où sont nos oeuvres qui pourraient avoir de l’impact sur notre entourage ?

AEM : On vous sent amère vis-à-vis des chrétiens congolais ?
NL : Non, je ne suis pas amère, chacun fait ce qu’il veut. Mais au regard de ce qui se passe ailleurs, le Congolais est indifférent sur la situation qui prévaut dans son pays. Où sont passés ces groupes de pression qui prétendent parler au nom des Congolais qui sont agressés ? C’est bien de dire qu’il ne doit pas y avoir des concerts parce que le pays est agressé, mais quand il y a des activités par rapport aux populations en détresse, nous ne voyons pas ceux-là. Je vois comment les autres peuples perpétuent la mémoire, nous voyons comment les Rwandais commémorent, chaque année, ce qu’ils appelent «  le génocide des Tutsi »... Nous entendons parler du génocide du peuple arménien, des commémorations des rafles des Juifs durant la seconde guerre mondiale, ce sont ces peuples qui se lèvent pour faire reconnaître ces désastres. Pendant ce temps, nous n’entendons jamais parler de crime contre l’humanité en ce qui concerne la traite des Noirs, or cela est un crime contre l’humanité. Ce n’est pas aux bourreaux de rendre cette justice, mais aux victimes de la revendiquer. Au Congo, il y a eu 5.000.000 de morts, personne n’en parle, ce n’est pas normal ! Voilà sur quoi, je suis amère. Quant aux églises, j’ai pris une décision lourde de conséquence : je ne chanterai plus dans les églises, ni même dans ma propre église, je vais plutôt me lancer dans ce combat de Don Quichotte « SOS KIVU ». Il faut que l’on reconnaisse l’épuration ethnique qui se commet impunément dans cette région de la RDC. Où sont les intellectuels congolais ?

AEM : C’est dur ce que vous dites là ?
NL : J’assume. Il faut bien que des Congolais s’illustrent dans autre chose que dans la bêtise, n’est-ce pas ? Il faut que le Congolais comprenne que le Congo n’aura sont salut que par les Congolais.
« Je déplore l’hypocrisie des pasteurs de Bruxelles qui ne pensent qu’à renforcer leurs positions au sein de leurs églises».

AEM : Pour parler des églises de Bruxelles, ne pensez vous pas que ne plus chanter pour le Seigneur est une décision grave ? En même temps, vous allez priver ceux qui apprécient votre musique de quelque chose ?
NL : Ceux qui m’apprécient, je ne les ai pas vus le 16 mai au concert « SOS KIVU ». Je pense que je donne beaucoup en tant qu’artiste et en retour nous souhaitons que le public soit non seulement réceptif, mais soutienne aussi des actions du type « SOS KIVU ». Et cela n’a rien à avoir avec le Seigneur, Dieu c’est dans le coeur. J’en suis arrivée à la conclusion que l’artiste Nana Lukezo a fait son temps, qu’il est temps de passer à autre chose ; je vais donc m’investir comme bénévole pour MSF en ce qui concerne le Kivu. Je vais continuer à chanter probablement, mais plus pour les églises congolaises. Je suis sûre que le Seigneur ne va pas m’abandonner pour cela, je reste chrétienne et je vais propager l’évangile dans mes chansons et continuer « SOS KIVU ». L’église a les quatre murs pour prier, mais n’a pas assez de cœur pour aller au-delà de ces murs. Je veux aller au-delà de ces murs avec la Parole de Dieu. L’église c’est d’abord le cœur. La vraie religion c’est celle du cœur, visiter les malades, pratiquer la charité, subvenir aux besoins de la veuve et de l’orphelin… voilà ce que nous recommande la Bible.

AEM : Donc, on ne vous verra plus animer les campagnes, conférences, séminaires... vous ne craignez pas d’être boycottée par les églises ?
NL : Non, nous en avons fait énormément mais les gens ne changent pas, cela ne contribue pas à l’essor spirituel du chrétien. Boycottée, je le suis déjà, je ne vois pas en quoi cela va changer, vous savez entre nous, cela va me donner du temps pour m’occuper de ma famille. Le nombre de festivals, de séminaires, de conférences, de campagnes que j’anime chaque année... Je serai disponible pour autre chose, ainsi je pourrais explorer de nouveaux horizons. La carrière d’artiste a des multiples débouchés, n’est ce pas ? Il n’y pas que l’église, vous avez des exemples dans notre musique.
« Où sont passés ces groupes de pression qui appellent au boycott de concerts des orchestres congolais ?».

AEM : Quid des engagements pris avant le 16 mai ?
NL : Ce n’est pas grave, nous allons annuler toutes les activités sur Bruxelles et nous n’allons plus accepter d’autres engagements, je suis désolée pour cela, mais c’est ma décision. Cela va me permettre de prendre du recul par rapport à la musique chrétienne et mon investissement dans cette musique au niveau de Bruxelles. Pour le reste, je verrai bien. Je ne peux pas non plus arrêter la musique comme ça, je vais me lancer dans d’autres projets financièrement intéressants et pas forcément chrétiens.

AEM :
Un exemple de ce genre de projets ?
NL : Il y a une chose qui nous tient à cœur, mon mari et moi, c’est « Que Tous Ceux Qui Respirent Louent L’Éternel » un projet auquel je vais associer mes collègues de la musique de variétés congolaises et autres afin de louer l’Éternel, il faut que l’on arrête cette hypocrisie de musique du « monde » et musique « chrétienne ». Il n’y a pas cette différence dans la Bible, je pense que je vais plutôt faire cela, aussi répondre favorablement aux nombreuses invitations pour des concerts de musique des variétés que je reçois. Je ne suis ,peut- être, pas assez bonne artiste pour l’église. L’objectif pour moi c’est de sensibiliser sur cette situation dans les KIVU où il y a eu plus de 5.000.000 de morts mais dont personne ne parle. Maintenant ce que vont penser les uns et les autres, Dieu seul sait.

(BT/PKF)

AEM/MMC